Il m’est plus agréable, et plus stimulant surtout, de tenter de convaincre Alain Finkielkraut, ami et collaborateur de Causeur.fr, que de tenter un dialogue de sourds avec ceux qui, à l’instar du journaliste Eugène Saccomano, reprochent au football un caractère conservateur voire réactionnaire sous le prétexte qu’une seule règle a été changée en un siècle ; on se dit que le bougisme a encore de beaux jours devant lui lorsqu’on entend ce genre de carabistouilles.
LA TÉLÉ, PRINCIPALE SUPPORTRICE DE L’ARBITRAGE VIDÉO
Lorsque vous fûtes invité sur le plateau de Yves Calvi pour débattre autour de ce qui fut convenu d’appeler l’Affaire de la Main de Henry, je me suis surpris à être d’accord avec Vikash Dhorasoo plutôt qu’avec vous.
Le footballeur avait décidément eu des mots très intelligents ce soir là quand il asséna deux arguments de poids auxquels personne ne put apporter de démenti : le fait que si on revenait sur une action par le vidéo-arbitrage, pourquoi ne pas revenir deux minutes plus tôt sur une touche mal jugée, puis trois minutes encore sur un hors-jeu non sifflé et ainsi de suite ; et le fait qu’au lieu de discuter la décision de l’arbitre central, nous le ferions désormais sur celle de « l’arbitre-écran ».
Car si certains faits de jeu, comme la main de l’attaquant français contre l’Irlande, ne souffrent pas ou peu de débats devant sa télévision, ce n’est pas le cas pour l’extrême majorité des cas. Les pénalties, notamment, génèrent autant, sinon davantage, de débats et de polémiques devant un ralenti que sans. Tentez de suivre un match à la radio et sur plusieurs sites internet spécialisés en même temps et vous verrez que tous n’apportent pas le même verdict pour chaque décision litigieuse.
Et il aurait pu, surtout, vous citer ceux qui militent le plus pour le recours à la vidéo : La Télévision et ses annonceurs, avides de nouvelles plages lucratives pour vendre leur camelote. Poussés par ces derniers, les présidents de clubs ou leurs représentants traitent Platini et Blatter de passéistes, d’ennemis de la modernité
GROS ENJEUX FINANCIERS
Or, ce n’est pas au philosophe que j’apprendrai que cette notion de modernité constitue le paravent d’autres motivations beaucoup moins nobles. Mais la télé est aujourd’hui la principale source de financement du football pro, me dira t-on.
D’abord, ce sera de moins en moins le cas avec le développement d’Internet et le développement du « streaming » (1). Ensuite, je serais tenté, et plutôt deux fois qu’une, de répondre : « tant mieux ». Que les chaînes de télé donnent moins ; que les budgets des clubs soient ainsi en baisse et diminuent les rémunérations des joueurs. Les enjeux sont énormes et il faudrait pour cela vidéo-arbitrer ? Faisons plutôt diminuer les enjeux !
Ce soir là, vous avez eu un argument dont je ne pensais pas qu’il viendrait de vous. Vous disiez imaginer le pire si une erreur d’arbitrage vue par des millions de personnes sauf par l’arbitre du match avait lieu en finale de coupe du monde ou entre des équipes de nations très rivales. Passons sur le fait que l’injustice pourrait être ressentie de la même manière avec la vidéo comme il a été démontré plus haut et allons directement à l’essentiel : on confond la cause et la conséquence.
Les malheureux évènements entre Egyptiens et Algériens n’ont pas eu besoin d’erreur d’arbitrage pour être déclenchés. D’autre part, si je n’étais pas né en 1966, je sais que l’Allemagne a été injustement privée de la coupe du monde sur un but anglais qui n’avait pas franchi la ligne.
Ensuite, si j’étais né en 1982, je n’ai pas constaté de pogroms d’Allemands dans les campings français(2) lorsque Monsieur Corver n’expulsa pas Harald Schumacher. Peut-être qu’à cette époque nous savions davantage raison garder. Nous pleurions l’injustice mais nous n’allions pas pour autant brûler la tente du voisin (3).
PAS DE COMPARAISON AVEC LES AUTRES SPORTS
Tordons enfin le cou à la comparaison avec les autres sports, et notamment ceux qu’on cite habituellement en exemple, le rugby et le tennis. Le second est absolument incomparable puisque ce n’est pas un sport de contact et que le jugement d’une balle sur une ligne ne souffre d’aucune discussion ni d’interprétation. Quant au rugby, il été décidé de réserver le recours à la vidéo au franchissement de la ligne d’essai.
Vous n’en demandez pas davantage ? Vous, peut-être ! Mais le football n’est pas un sport qui ne concerne qu’une vingtaine de nations. Et les appétits des télés et annonceurs s’avèrent bien plus voraces dans le cadre d’un sport universel. Pas étonnant, donc, que la FIFA ou l’UEFA résistent et souhaitent ne pas faire tomber le premier domino en confiant cette tâche aux chaînes de télévision. Blatter et Platini font preuve d’ouverture quant à une éventuelle solution technique pour déterminer à coup sûr si oui ou non le ballon a bien franchi la ligne.
Pour l’instant, on tente des expériences avec une puce dans le ballon ou le placement d’un arbitre supplémentaire derrière le but. On parviendra sans doute à régler définitivement cette histoire à moyen terme. Mais FIFA et UEFA ne veulent pas donner ce cadeau aux télévisions dont elles dépendent déjà trop financièrement. En ce qui me concerne, je les comprends.
Et j’espère que, maintenant, vous aussi.
(1) Qui permet aux abonnés aux chaînes payantes de faire profiter des matches aux non-abonnés. Nul doute que les retransmissions de matches de foot, comme le ciné et la musique, en sont déjà victimes et le seront de plus en plus.
(2) C’était l’époque où nos dévaluations attiraient nos voisins alors qu’ils préfèrent aujourd’hui partir en Croatie ou en Turquie.
(3) Surtout, si comme moi, on avait vécu le match dans un camping de l’Esterel où il n’est pas raisonnable de jouer avec des allumettes au mois de juillet.



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